5 Jun 2005

L’histoire du lapin en sauce.

Écrit; dans: Scribouillages et autres broutilles — Caruelabar @ 12:15


C’est Marcel qui apporta en guise de dessert, sur un plateau, déposée sur un délicat coussin de laitue et encore recouverte de sa fourrure, la tête de l’animal.
André était passé en coup de vent, quatre heures plus tôt, amener le corps déjà débarrassé de ses oripeaux en braillant à toute volée.
“Et Papa, regarde un peu voir c’que j’t'amène! Tu peux nous le mitonner pour onze heures? Il est encore presque près de bondir alors fait z’y gaffe!”
Et avant même que Papa ait pu dire deux mots, André avait repris ses fonctions, tueur aux abattoirs, laissant le lapin gisant sur le comptoir.
Papa tenait un bar restaurant PMU avec sa femme que tous les tueurs appelaient Maman ce qui ne lui plaisait guère car ses parents l’avait prénommée Jacqueline.
Elle eut un haut le coeur quand, revenant de faire le marché, elle se trouva face au cou étêté de la bête, rougissante de honte d’être ainsi exhibée. Vociférante et gesticulante, elle maudit au passage tout Vichy, même Yvette la boulangère qui était pourtant son amie et fit claquer toutes les portes de son mécontentement pour finir par aller se cloîtrer dans leur chambre à coucher au premier.
“C’est rien ma petite bichette, ne t’inquiète pas, c’est André qui m’a porté son déjeuner” se défendit mollement Louis, affairé qu’il était à débiter en tronçons ail, carottes et oignons.
Le bouillon de légumes de la veille réduisait à petits feux quand il y rajouta le thym et les feuilles de laurier pour le parfumer d’avantage.
Un beau morceau de beurre servit à faire dorer sur toutes ses faces la carcasse de l’ami Jeannot que rejoignirent bien vite au coeur de la marmite condiments et légumes.
De toutes parts montaients vapeurs et fumets, affolant les sens et les instincts alentours. Il était à peine l’heure où les amateurs matinaux de petit noirs bien serrés quittaient à regret le café pour aller travailler.
Poivre et sel en cascade nimbaient d’étoiles et de scories les cuisses luisantes et rôties.
C’est la pamoison d’un femme amoureuse qui se donnait à voir et à entendre dans les bruits sourds du manche en bois frôlant sans relâche la fonte, dans les explosions de la chair frémissante dans le beurre brûlant, dans l’amollissement des mamelons de câpres cédant sous le poids des carottes et des navets.
Les habitués toujours accrochés au bar se témoussaeint d’aise devant les mouvements souples et réguliers que décrivaient sans relâche les bras et le bassin du cuisinier.
Il sourit de lui, il n’était pas peu fier quand il aspergeat à louchées entières le râble et les pattes arrières.
C’est à cet instant précis que Jacqueline fit irruption dans la cuisine.
Elle n’avait pas encore décoléré. Louis rougit de s’être fait surprendre en pareille posture et, penaud, garda les yeux baissés sur les volutes graisseuses que dessinait l’ébullition dans le bouillon.
Jacqueline agita un temps sa blondeur hystérisée entre les hachoirs et l’évier puis finit par se raviser et partit au pas de charge chez l’épicier. Il ne comprenait rien à ces humeurs qui font jaillir des femmes ces geysers de reproches acides et les conduisent à mener de sempiternelles vendettas à la rescousse de leur honneur bafoué. Il ne voulait rien en savoir car s’aurait été cherché à percer le mystère de l’amour que de tenter d’ôter sans vergogne ces fragiles épines dont s’affublent les femmes comme la sienne. Mieux valait la laisser fuir pour qu’elle puisse garder la face, mieux valait qu’elle garde la face pour qu’elle puisse de nouveau le laisser jouir.
L’heure du déjeuner s’avançait prudement quand les premiers convives s’invitèrent au buffet. Levés depuis les aurores, croulant sous le poids des bêtes à éventrer et des années d’alcoolisme désormais bien lourdes à porter, burinés par le temps qui fait devenir vieux les apprentis fougeux, ces mastards de solitude et de tendresse blessée s’attablèrent en silence, sans cesser de rouler des yeux pour réclamer leur pitance. Louis accueillit chacun d’un regard amical tandis qu’il dressait le couvert dans la grande salle.
Il y avait là Paulot une grande cigogne aux épaules basses dont les rires guturaux effrayaient les enfants qu’il croisait parfois sur le chemin qui va des cratères dans le jambon purée aux tâches d’encre sur un tablier d’écolier. Celui dont les longs doigts secs tambourinaient inlassablement sur l’assiette vide se prénommait Georges. Un jour de 39-45, une bombe larguée sur son immeuble l’avait cloué là à tout jamais en faisant voler en éclats la belle arrogance de son adolescence bien vite remplacée par la peur et de vivre et de mourir qui oblige à cheminer avec pour seule compagne la vacuité de la routine. A sa droite, on avait assis un invité. Monsieur Duchemin était comptable aux abattoirs. C’était un jeune homme gris, étriqué dans le costume de son père, un notaire décédé en 40 d’une indigestion. Au cours du repas, Marcel lui reservit trois fois du ragout tant le garçon s’en délecta. Papa s’étonna de la présence de ce convive inoppiné dont l’inexpérience et le mépris faisaient si souvent pester les tueurs
André arriva à table en même temps que le lapin en sauce.

A suivre…